Juin 2025, le tournoi de Roland Garros s’interrompt. Raidie d’effroi, Quiwen Zheng, 5ème rang mondial, recule, se protégeant de sa raquette, devant une chose imperceptible aux spectateurs. Suspension haletante dans les gradins. Les caméras hésitent, cherchent, zooment enfin sur la terre ocre du court. Apparaît en gros plan la cause de la phobie de la joueuse. Titubante, inexorable, elle avance -et le nom des sponsors en arrière-plan se floute. La voici dans le cadre, enfin, grossie mille fois sur les écrans.
Une abeille.
Alors…
Alors, alerte et inspirée, une des adolescentes impeccables qui se tiennent au garde-à-vous le long des bâches siglées sauve soudain la situation. En deux enjambées, la voici qui franchit d’un bond l’espace, s’accroupit, recueille l’abeille dans sa casquette et va la déposer délicatement dans une des jardinières. Ovation dans les gradins du court Suzanne-Lenglen.
C’était comme une fable, une métaphore criante.
Qu’a applaudi, à cet instant, le public de Roland Garros ? La présence d’esprit de la ramasseuse de balles ? Son analyse de la situation, la qualité de sa résolution délicate ? Le soulagement devant la reprise du cours normal du spectacle athlétique 1?
Le gros plan sur le sauvetage délicat de l’abeille cache la contribution d’une compétition sportive internationale (vols en avion, caméras, drones…) à l’aggravation du désastre en cours. Comme le suivi médiatique du tournoi de Roland Garros occulte qu’au même moment, la loi Duplomb est en train d’être portée à l’Assemblée. La loi Duplomb tendrait à faire douter du nominalisme : le nom, quelquefois, dit en effet la chose. Parce qu’avec l’acétamipride, on accueille en même temps l’A69, les méga-bassines (dont les retenues d’eau s’alimentent aux nappes phréatiques), l’incontestabilité légale de projets dits d’intérêt général.
Et là, on sent qu’on va être bien.
Que c’est parti pour un avenir riant – quoique sans doute assez bref.
S’il y a bien une chose qui nous agace au Chiffon, c’est le mensonge. L’étendue et la couche de mensonge dont la déclaration d’intention publique recouvre son action effective. Le mensonge de l’aura magique d’un solutionnisme technologique spontané ou de l’immédiateté sans corps des merveilles supposées virtuelles.
… Dis, ça ressemble à quoi, au juste, un data center? Ça s’installe où ? Avec quelle emprise au sol ? C’est pour quoi faire ? On en a besoin ? Et qu’est-ce que ça demande, bâtir une source d’énergie propre ? Qu’on investisse en fonds publics et privés pour assurer son fonctionnement ou qu’on ait commencé par débattre de ce qu’elle alimente ?
Quand un mot se répand, chargé d’incontestable, il nous donne assez au envie, au Chiffon, d’aller lui gratter la surface pour comprendre ce qu’il met en œuvre. La transition écologique vous a ce petit air raisonnable et volontaire, qui se retrousse les manches pour affronter courageusement l’avenir. Il vous somme de vous enrôler, comme s’il s’agissait toutes et tous de prendre en charge à part égales l’inéluctable des prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
Or, à regarder de près les termes dans lesquels se planifie la transition, qui y gagne, comment les filières professionnelles l’intègrent, s’en réclament, quelles productions s’ensuivent, la rationalité écologique dont la transition se réclame ressemble à un éblouissement. Ébloui, l’œil cesse d’y voir, et on avance à tâtons dans le noir.
Documenter un certain nombre de ces pans aveugles permettra, on l’espère, de retrouver prise. Un peu comme des étudiants sages liraient une tribune d’Agamben et en tireraient des conséquences pratiques (ceci est une incitation éhontément publicitaire à vous inciter à lire le récit qui ouvre le numéro).
Quand les comptables se révoltent, que la brique en terre crue s’invite au Ministère, c’est que l’éblouissement ne règne pas en maître.
Si d’autres sujets vous préoccupent plus, pensez à regarder les titres de nos camarades du Syndicat de la presse pas pareille. Sur le site du SPPP, on propose des abonnements groupésà des titres papier.
C’est le moyen qu’on a trouvé en attendant la dissolution d’internet.
Coline Merlo
La rédaction du Chiffon
1Trois ans plus tôt, Alizée, 22 ans, militante du mouvement Dernière rénovation, s’était attachée au filet pendant un match de Roland Garros, son T-shirt affichant en anglais le slogan : « Il nous reste 1028 jours ». Elle avait été huée et sifflée.
Edito paru dans le n°18 du journal Le Chiffon – Septembre 2025

























